L'argumentaire du congrès 2026
(Dé)passer les frontières : drogues, pratiques et sociétés en mouvement
Les frontières sont au cœur des enjeux contemporains, au cœur des discours politiques. Pour certains, elles sont à effacer. Pour d’autres, elles sont à redessiner, par la force si nécessaire comme en Ukraine ou au Proche-Orient. Pour d’autres encore, semble-t-il de plus en plus nombreux, elles sont à renforcer, à défendre, voire à militariser. Ceux-là les considèrent comme des remparts vis-à-vis de l’extérieur, elles sont là pour empêcher les passages, y compris des hommes et des femmes qui quittent leur pays devenu hostile, dangereux.
C’est que les frontières délimitent : des territoires d’abord, qu’ils soient nationaux, régionaux ou locaux, plus ou moins riches, plus ou moins peuplés, plus ou moins reculés. Elles sont alors des outils de l’aménagement : des transports, des services publics, des écoles, des établissements de soins. On distinguera des territoires ruraux des territoires urbains, et au sein même des villes des territoires aisés et d’autres moins… que l’on qualifie en France de « prioritaires ».
Mais les frontières délimitent aussi les identités : ce qui est « nous » et ce qui est « eux ». Et ce qui est « à nous » : les terres, les minerais, les cours d’eau, les forêts qui sont de « notre » côté de la frontière et que l’on peut donc exploiter… ou pas. Car la frontière peut aussi être protectrice, délimiter un parc national, une réserve où l’action humaine est limitée.
Les frontières constituent un enjeu à la fois global et local. C’est vrai lorsque l’on parle géographie mais également si l’on parle de nos territoires mentaux. Pour parler frontières, on parle souvent de lignes :
- La ligne conductrice : celle de la filière ou du parcours de soin qui guide les accompagnements comme les parcours individuels ;
- La ligne de conduite : celle qui fixe des normes, qui délimite le bon usage des produits et des objets du mauvais usage, le normal du pathologique, le thérapeutique du confort ;
- Et la ligne « jaune » : celle qui donne la limite à ne pas franchir, au plan social, légal… et avec laquelle on peut parfois flirter.
En addictologie, la frontière peut être une donnée extérieure tout comme un objet de travail. Mais mêmes extérieures, elle nous concerne. Les frontières géopolitiques déterminent la circulation des substances, leur production, leur disponibilité, leur variété. Autant de données qu’il nous faut observer, anticiper, analyser pour adapter nos pratiques de prévention, de réduction des risques et de soins.
Nos frontières internes sont mentales, faites de croyances, de constructions intellectuelles, de représentations sociales : elles créent les catégories de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas. Elles peuvent être les garantes de l’éthique et de la responsabilité. Mais elles peuvent aussi masquer, empêcher de comprendre, créer des récits plutôt que de s’intéresser aux histoires particulières.
Certaines frontières s’imposent à nous : elles nous sont données par le cadre politique. Celui-ci s’adjoint des compétences scientifiques, expérientielles, issues de la société civile, des citoyennes et citoyens, dans un exercice démocratique qui protège de l’obscurantisme, de l’arbitraire. Il produit des orientations qui ne s’appuient pas sur des simples opinions ou des opportunités mais sur des valeurs et des référentiels… C’est en tout cas ce que nous sommes en droit d’attendre !
Mais les frontières sont aussi spatiales : elles départagent des « mondes », celui du numérique, du virtuel, et celui du réel, du tangible. Et ces frontières-là, bien qu’invisibles, contraignent nos interventions autant qu’elles les redéfinissent. Elles imposent de nouveaux repères, de nouvelles distances, parfois de nouvelles proximités.
Et quand nous travaillons dans le soin, nous sommes aussi confronté·e·s aux frontières disciplinaires. Elles sont nécessaires : elles permettent la construction de savoirs toujours plus précis, plus experts, plus spécialisés. Mais elles n’ont de valeur qu’à condition d’être franchies, croisées, hybridées avec d’autres disciplines et d’autres acteurs/ Faute de quoi elles risquent de devenir des barrières qui enferment, créent des angles morts, des biais épistémiques, des approches qui finissent par exclure celles et ceux qu’elles prétendent aider. Ici, l’utilité de la frontière apparait avec son décloisonnement, de la circulation d’un territoire à l’autre : c’est la transdisciplinarité.
Cette transdisciplinarité a une dimension essentielle : le savoir issu de l’expérience, celui qui permet de comprendre et de connaître à partir de son propre vécu. Celui de toutes celles et ceux qui apportent une façon de connaître et de comprendre issue de leur propre vécu. Poursuivre et renforcer les coopérations est un enjeu collectif : un moyen d’élargir nos savoirs, nos pratiques, nos compétences. C’est vrai autant pour les personnes que nous accompagnons que pour nous-mêmes. Notre expertise se construit avec le temps, bien sûr, mais aussi grâce à la porosité entre nos vies professionnelles et personnelles : une frontière ténue, mais souvent féconde.
Et puis il existe aussi des frontières entre les thérapies, entre les référentiels d’accompagnement. Ils sont de plus en plus structurés, de mieux en mieux définis. Parfois, ils donnent l’illusion de proposer des méthodes « clés en main ». Parfois encore, ils suivent des effets de mode où les nouveaux courants poussent les anciens. Mais là aussi, l’enjeu est de traverser les frontières : inscrire les approches dans l’histoire pour la prolonger, dans la géographie pour s’imprégner d’autres cultures de soins, et créer des ponts plutôt que des cloisonnements.
Enfin, les frontières avec lesquelles nous travaillons sont aussi celles de la folie, de la maladie, de la déviance, du spirituel. Des frontières mouvantes, poreuses, qui débordent des cadres habituels et nous obligent à sortir des catégories confortables (santé mentale, addictions, handicaps, précarité…). Elles nous interrogent, nous bousculent, parfois nous attrapent au passage.
Dans une période où il nous faut faire corps pour faire front — non pas pour édifier de nouvelles frontières, mais au contraire pour ouvrir des brèches — nous vous invitons, à Mandelieu-la-Napoule, à réfléchir aux frontières, ici dans une région où les frontières, les passages et les circulations ont toujours façonné l’histoire, où les routes se croisent, les échanges et le commerce se tissent, où les migrations (de l’Antiquité à nos jours) ont modelé les paysages autant que les cultures.
Ensemble, pour ce 15e congrès de la Fédération Addiction, discutons autour des frontières : celles qui nous contiennent et nous délimitent mais aussi des espaces permettant le mouvement, la rencontre, la transformation.