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Argumentaire de l'édition 2022

Soigner au temps des addictions 
Adaptation, résistance et santé 

La vie moderne est une constante accélération. Déplacements, communication, travail, modes de vie, presque tout va plus vite. Dans les sociétés développées [1, 2] et particulièrement en contexte urbain [3], les effets en sont une paradoxale impression de devoir courir plus vite mais sans réellement avancer, avec la sensation de reculer, dans une agitation dénuée de sens. Cette accélération à la fois technique, culturelle et environnementale les frappe dans leur vie personnelle, familiale, professionnelle et sociale. Elle peut être source d’insécurité, d’anxiété et d’aliénation [4], d’autant qu’il ne semble pas apparaître de réelle alternative, « c’est comme ça, il faut s’adapter ! » [5]

On peut tenter, si on en a les ressources, d’entrer dans la course. Mais on peut aussi s’en lasser, cesser de courir et, par choix ou contrainte, s’arrêter sur le bas-côté, dans un désaccordage des temporalités. L’accélération conduit à la désynchronisation inter-groupes, or « la discordance des temps alimente le conflit social » [1]. Ces alternatives, ces « hors-jeu » d’outsiders, s’accompagnent d’essais de « s’adapter » ou de supporter l’existence grâce aux objets d’addiction : les uns chercheront l’apaisement dans l’ivresse, d’autres la stimulation des produits dopants. Les conduites addictives sont, dans une large mesure, des tentatives maladaptatives qui, secondairement, amplifient le stress qu’elles tentaient de juguler.

Une question sociale….

Mais s’agit-il de choix individuels ? Pour une part, ce développement des conduites addictives provient d’un choc de temporalités entre l’évolution naturelle, nécessairement lente, et celle de nos cultures, beaucoup plus rapide, où tout semble s’accélérer de manière frénétique. Cette désynchronisation peut être source de troubles, de maladies [6]. On parle de maladies de l’inadéquation évolutive (« mismatch diseases »). D’autre part, cette discordance  se complique des différences de vulnérabilité liées aux inégalités sociales de santé.

Cette double dynamique se retrouve dans les addictions alimentaires ou dans le court-circuitage des circuits de la récompense par des substances ou des comportements addictifs avec la déstabilisation, chez certains, de l’équilibre d’équipements neuronaux initialement adaptatifs. Leur fonction de renforcement des comportements utiles (alimentation, boisson, reproduction) est détournée vers un besoin compulsif d’en renouveler l’usage, sans contrôle. Or c’est parce que les agents addictifs modernes, hamburgers, drogues ou écrans… ont des effets non seulement intenses mais aussi accélérés (immédiats et brefs, en pics) qu’ils sont plus addictifs que les agents traditionnels et qu’ils entraînent des troubles durables. De manière paradoxale, l’accélération et la brièveté de ce « plaisir » conduit à la chronicité de l’addiction,  aussi bien pour les individus, que pour les sociétés, avec des effets délétères dont témoigne la catastrophe des opioïdes aux USA ou la crise du crack à Paris.

…qui s’écrit individuellement

Ce lien entre stress et addiction est une clef pour comprendre les différences interindividuelles de vulnérabilité et l’important gradient social des addictions. L’adversité sociale, la maltraitance ou la négligence infantiles, les difficultés familiales, les problèmes d’éducation, d’emploi, de logement, de transport amplifient ce stress général dans certaines catégories vulnérables faisant d’elles les cibles préférentielles des dynamiques addictives.

La réponse ne peut qu’être globale. Comme le rappelle Vivian Pender1, « nous devons être conscients du contexte élargi dans lequel les troubles psychiques se produisent et voir comment ce contexte a produit et façonné ces troubles (...) Nous devons voir grand, repenser nos théories, diagnostics et traitements traditionnels et penser plus globalement la situation de chaque patient, en examinant non seulement son état actuel mais aussi son histoire, son passé, en prenant en compte son environnement et les déterminants sociaux. Bien souvent les patients ont été les victimes de forces qui les dépassaient, hors de leur contrôle. » Elle invite à se confronter aux déterminants sociaux de santé mentale à la fois et autant par des approches populationnelles, économiques et politiques, qu’individuelles, avec un accompagnement médico-psychosocial global [7].

Les professionnels et les équipes intervenant auprès de personnes souffrant d’addictions en sont convaincus de longue date. Refusant de les considérer comme seuls responsables, voire coupables de leurs troubles, ils travaillent avec eux pour promouvoir des approches globales, décloisonnées et inscrites dans la durée et sdont mobilisés pour défendre une politique de régulation des substances, s’opposant tout autant aux risques du marché noir qu’aux effets délétères d’ un marché  dérégulé soumis au seul profit. 

Et appelle des pratiques d’accompagnement adaptées

D’où le malaise quand ces équipes ont le sentiment qu’on leur enjoint de faire du « volume, de céder à la frénésie du chiffre ou à la tyrannie de l’urgence en trouvant des solutions simples et immédiates à des problèmes complexes et chroniques, sous la pression du temps court, politique ou médiatique. Ces approches déconnectées des contextes sociaux et du singulier de chaque être, contribuent à amplifier le stress collectif. Comment dès lors accompagner et soigner sans être happés dans cette spirale ? Comment ne pas se décourager ou s’enfermer dans des colères impuissantes ?

Dans le domaine des addictions, les solutions viennent souvent des patients, de leur entourage et des professionnels de première ligne. Ils ont expérimenté la nécessité d’un accompagnement partant des personnes, inscrit dans le temps long et intégrant les approches de réduction des risques : entraide entre pairs, communautés thérapeutiques, travail motivationnel, traitements de substitution aux opiacés, structures médico-sociales de proximité, vapotage, méditation… Ces pratiques peuvent être soutenues par des savoir-faire spécifiques à différents champs (social, médical, psychothérapeutique...) mais sans se résumer à aucun d’entre eux. Dans une perspective de démocratie sanitaire, ces initiatives du terrain doivent être entendues et soutenues par les politiques de santé.

Cette intelligence collective, celle du temps et du lien, est le fruit d’une réelle maturation du secteur. Si elle s’exprime parfois sous la forme d’une résistance à des injonctions d’intervention, ce n’est pas par opposition juvénile mais bien parce que l’expérience a montré qu’elles peuvent être nocives quand elles s’inscrivent dans ce processus généralisé d’accélération et de discordance, lui-même pathogène et facteur de déliaison sociale. 

Il faut donc interroger cette dynamique maladaptative de course sans fin vers un futur que l’on nous annonce quasi-apocalyptique avec l’Anthropocène. Comme le dit Bruno Latour dans une magnifique formule : 

« Nous ne pouvons pas continuer à croire à l’ancien futur si nous voulons avoir un avenir » [9].
C’est donc à l’avenir que nous vous invitons à réfléchir ensemble à Grenoble !



1. Hartog, F., Chronos. L'Occident aux prises avec le temps. 2020, Paris: Editions Gallimard.
2. Koselleck, R., Y-a-t-il une accélération de l’histoire ? Trivium, 2011. 9.
3. van der Wal, J.M., et al., Advancing urban mental health research: from complexity science to actionable targets for intervention. The Lancet Psychiatry, 2021. 8(11): p. 991-1000.
4. Rosa, H., Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive. 2014, Paris: Editions La Découverte.
5. Stiegler, B., "Il faut d'adapter". Sur un  nouvel impératif politique. nrf essais. 2019, Paris: Editions Gallimard.
6. Benton, M.L., et al., The influence of evolutionary history on human health and disease. Nature Reviews Genetics, 2021. 22(5): p. 269-283.
7. Editorial, Brain health and its social determinants. The Lancet, 2021. 398(10305): p. 1021.
8. Bouton, C., Le temps de l'urgence. 2013, Lormont: Le bord de l'eau.
9. Latour, B., Face à Gaïa. 2015, Paris: La Découverte.

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